• 4 Avr 2018

Art-Trope a eu l’occasion de participer, en avant-première, à la visite de l’exposition “Bagdad mon amour” qui se tient à l’Institut des Cultures d’Islam à Paris du 29 mars au 29 juillet 2018. Guidés par Morad Montazami, Commissaire de l’exposition, l’équipe de l’Institut et certains Artistes, nous avons pu découvrir les œuvres sélectionnées des Artistes irakiens et transnationaux. Entre Art et Histoire, l’exposition reflète le dynamisme artistique et culturel du pays face aux menaces qui pèsent sur son patrimoine.

Drone sur le grand Ziggurat d'Ur par Hanaa Malallah

Drone sur le grand Ziggurat d’Ur © Hanaa Malallah

L’Institut des Cultures d’Islam à la croisée des chemins

L’Institut des Cultures d’Islam n’est pas nouveau sur la scène artistique parisienne. En effet, déjà en 2006 s’est mise en place sa préfiguration à partir de l’ancienne école qui occupait l’un de ses bâtiments actuels. Néanmoins c’est surtout à partir de 2013, suite à l’ouverture du nouveau bâtiment de l’Institut, qu’une nouvelle impulsion est donnée. Cet établissement culturel de la Ville de Paris se veut une ouverture sur le monde, un lieu de rencontre et d’apprentissage. L’enjeu de la cohésion sociale fait ainsi partie intégrante de son ADN. “La spécificité de l’Institut des Cultures d’Islam, au-delà d’être réparti sur deux bâtiments (…), c’est d’accueillir dans [l’un d’entre eux] une salle de prière, qui appartient et est gérée par la Grande Mosquée de Paris. Le but étant que puissent se croiser des publics très différents” rappelle Stéphanie Chazalon, Directrice Générale de l’Institut. Ces rencontres sont encouragées par une programmation multidisciplinaire qui transcende les publics. Tant pour Stéphanie Chazalon que pour Bérénice Saliou, Directrice Artistique, Culturelle et cientifique de l’Institut, “l’ouverture”, dans toutes ses dimensions, est un maître mot.

L'Ennemi invisible ne devrait pas exister par Michael Rakowitz

L’Ennemi invisible ne devrait pas exister, Michael Rakowitz © Nick Ash

L’exposition nommée “Bagdad mon amour”  est un “cri du cœur”

Placée sous le haut patronage de l’UNESCO, l’exposition “Bagdad mon amour” croise des regards d’Artistes irakiens et transnationaux sur le patrimoine artistique et culturel de l’Irak depuis les conflits qui secouent le pays. Morad Montazami, Commissaire de l’exposition mais également Research Curator “Moyen-Orient et Afrique du nord” à la Tate Modern de Londres, a conçu cette investigation collective comme un manifeste artistique. “Cette exposition a été pensée comme une exposition manifeste (…). L’hommage qui est rendu à Bagdad (…) est avant tout un “cri du cœur” en réponse à la tragédie patrimoniale et humanitaire de l’Irak (…). L’exposition prend appel des pillages des musées et sites archéologiques irakiens à partir de 2003 (…). C’est l’enjeu d’un héritage visuel (…).” nous explique le Commissaire de l’exposition. Quinze ans après l’arrivée des américains sur le territoire irakien, il s’agit de mettre en lumière la pulsion artistique qui s’y déploie. “Nous n’avons pas assez regardé comment les Artistes modernes et contemporains ont eux-mêmes pris en charge la question de la préservation de cet héritage” rappelle Morad Montazami.

Rue Shorja à Bagdad par Latif Al Ani

Rue Shorja, Bagdad, Latif Al Ani, 1950 © Art-Trope

Un parcours entre Art et Histoire

Parcourir l’exposition “Bagdad mon amour”, c’est cheminer entre Art et Histoire. “Le travail de l’Artiste est aussi de compléter la perspective des historiens et des archéologues” comme le souligne Morad Montazami. Ainsi, l’exposition s’ouvre sur les “fenêtres” tissées de l’Artiste Ali Assaf, réalisées en 1993 en hommage à sa mère couturière en Irak. Dans ces drapés des couleurs, l’Artiste reprend la forme des fenêtres de style “anglo-indien” des bâtiments de la ville irakienne de Bassorah. Chaque couleur exprime un rapport à la mémoire personnelle de l’Artiste et collective du pays. Le rouge représente l’Asie, le beige la simplicité, le noir les habits pour femmes que la mère de l’Artiste fabriquait. En dialogue avec ces fenêtres ouvertes sur le monde, la sculpture en sacs de sable de l’Artiste Julien Audebert, intitulée Sandbagwal et réalisée en 2011, reprend la figure du lion des ruines de Babylone. Les sacs symbolisent le camp militaire américain Alpha qui avait pris possession du site archéologique. Le destin de tels sites a ainsi de nombreuses facettes. La suite de l’exposition reprend des témoignages architecturaux plus contemporains. C’est le cas des Artistes du Bagdad Modern Art Group tels Jewad et Lorna Selim, qui se réapproprient les expérimentations architecturales de la capitale irakienne dans les années 50. Les regards croisés se multiplient et se rejoignent dans la dernière salle de l’exposition, bureau temporaire du collectif Mossul Eye. Ce réseau d’intellectuels a été créé pour documenter l’arrivée de l’Etat islamique et faire revivre l’identité de Mossul. Un cri qui résonne haut et fort.

Les fenêtres de tissu: pour ma mère par Ali Assaf réalisé en 1993

Les fenêtres de tissu: pour ma mère, Ali Assaf, 1993 © Art-Trope

Le mot de Morad Montazami, Commissaire de l’exposition

Afin de rentrer plus en détails dans le cœur de l’exposition, nous nous sommes entretenus avec Morad Montazami. “Les étendards du hall de l’exposition en font un espace manifeste. L’idée est de montrer que les gestes de préservation sont aussi des gestes de réinvention. Terminer l’exposition par Mossul Eye est un moyen de rappeler que dans la réalité du terrain, il y a les mêmes enjeux” nous explique-t-il. “Dans un pays en état de crise patrimoniale, il faut gérer la crise certes, mais il faut aussi montrer que le dynamisme culturel est détruit en même temps que les objets. Ce dynamisme ne se transmet que par les Artistes qui ont vécu cet héritage” rappelle Morad Montazami. S’agissant de la place des Artistes s’inspirant des cultures d’Islam sur la scène artistique internationale contemporaine, “la réinstallation en 2011 du Pavillon Irakien à la Biennale de Venise est une étape importante. Cela n’avait pas été fait depuis 1977” indique le Commissaire d’exposition. C’est pour mieux saisir les enjeux du dynamisme culturel et artistique d’un pays en crise que l’Institut des Cultures d’Islam vous invite à partager une expérience unique, entre Art et Histoire.

Morad Montazami, Commissaire de l'exposition devant les oeuvres de Latif Al Ani

Morad Montazami, Commissaire de l’exposition devant les oeuvres de Latif Al Ani © Art-Trope

 

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