• 26 Mar 2018

Art-Trope s’est entretenu avec Kore Yoors, fils de l’iconique Jan Yoors à l’occasion de la sortie prochaine du livre Hidden Tapestry de Debra Dean:

Inevitable Interaction (Interaction inévitable) par Jan Yoors, collection du Metropolitan Museum of Art

Inevitable Interaction (Interaction inévitable) par Jan Yoors, collection du Metropolitan Museum of Art © Yoors Family Archive

Jan Yoors: un conte d’Artiste hors du commun

Mon père est né à Antwerp en Belgique en 1922. Très tôt, il a développé une familiarité avec l’Art d’autant que son père, Eugeen Yoors, était un Artiste qui travaillait les vitraux. A l’âge de 12 ans, il a rencontré un groupe d’enfants Roms avec lequel il jouait pour finalement prendre la route avec eux et ses parents, qui étaient alors des pacifistes libéraux visionnaires, ont accepté qu’il voyage avec le groupe. Au début de cette expérience, il a évolué dans différentes familles au sein de cette communauté. En 1933 il rencontra Annabert, et Marianne en 1946 qui deviendront ses deux épouses. Entre 1940 et 1944 Jan s’engage dans la résistance aux côtés de sa famille de Roms avant de partir pour les Etats-Unis d’Amérique en tant que journaliste. Il s’installa à New York qui a influencé son Art. Le New York du début des années cinquante est animé et exubérant. Vous pouviez alors y trouver le monde entier.

En 1947, mon père, Annabert et Marianne se sont rendus à une exposition dédiée à la tapisserie à Londres. Cela a été grandement inspirant, et les a encouragés à embrasser l’Art de la tapisserie. La plupart des gens pensent la tapisserie comme un objet d’artisanat ou d’histoire datant du Moyen Age. Mon père avait une approche différente. En brodant une unique tapisserie depuis un cartoon grandeur nature, il questionne alors l’idée de la tapisserie comme un objet mais aussi un moyen de fabriquer des éditions multiples.

Sa familiarité et sa proximité avec des Artistes l’ont inspiré pour utiliser un large éventail de médiums. Ainsi, la photographie fait partie de l’un de ses nombreux centres d’intérêt. Des années 30 aux années 70, il a pris près de 65 000 photographies, dont des portraits des communautés new yorkaises et de sa famille Rom. Broderie, photographie, cinématographie, mon père travaillait tous ces médiums en même temps. Ils se rétro-alimentaient pour assurer la pérennisation de ses inspirations.

Photographie de Jan Yoors à l'exposition Mondes Tsiganes au Musée de l'Histoire de l'Immigration à Paris

Photographie de Jan Yoors à l’exposition Mondes Tsiganes au Musée de l’Histoire de l’Immigration à Paris © Yoors Family Archive

Le travail titanesque de son fils, Kore Yoors

J’étais âgé de 9 ans lorsque mon père est décédé en 1977. Ainsi, en tant qu’adulte j’étais très curieux. Qui était cette personne? Quelle était son histoire? Il était comme des poupées russes où un mystère en cachait un autre. J’ai grandi dans une maison qui ressemblait à un cloître. Y entrer était comme rentrer dans un monde entièrement différent qui aurait pu être n’importe où sauf à New York. Mes oreilles étaient emplies de musique classique et nous regardions les films d’Eisenstein et Kurosawa et non des long-métrages Disney.

En plus de mon désir de le connaître d’avantage, la nécessité de préserver et de promouvoir procède également du fait qu’aucune galerie ou institution ne voulait prendre le dossier en main. Etant donné que mon assurait lui même sa promotion plutôt que par le système des galeries, après sa mort, aucune ne souhaitait prendre en charge le travail d’investigation et d’archivage nécessaire. C’est la raison pour laquelle j’ai commencé ce processus moi même.

Il y a une quantité de travail colossale. Par exemple, cela a pris une décennie de cataloguer les œuvres de mon père réalisée entre 1948 et 1977. De plus, comme il faisant tout en même temps, il m’a fallut classifier les informations par ordre chronologique ainsi que par média. Le processus de catalogage était un travail à temps plein pendant plus de 10 ans. Dans ce contexte, nous avons retrouvé près de 10 000 pages de correspondances, des milliers de photographies et d’enregistrements. L’université Kennesaw State dans l’Etat de Georgia aux Etats-Unis a été d’une grande aide dans ce processus. Le campus a accueilli l’exposition “The Heroic Present: The Gypsy Photographs of Jan Yoors” en mars 2008.

Kore Yoorsin devant l'affiche de l'exposition Mondes Tsiganes à Paris

Kore Yoorsin devant l’affiche de l’exposition Mondes Tsiganes à Paris © Yoors Family Archive

Un aperçu du livre The Hidden Tapestry par Debra Dean

Hidden Tapestry est une biographie de Jan Yoors écrite par Debra Dean et qui sera disponible le 15 avril 2018. L’idée du livre a émergé il y a 18 ans mais cela a pris 12 ans pour trouver la bonne personne pour l’écrire. Tout a commencé lorsque la propriétaire basée en Floride d’Annabert et Marianne a vendu la maison en leur demandant de déménager. Le journaliste du New York Times Robert Lipsyte a écrit un article en 1998 qui a posé les fondations du livre.

Rassembler toutes les informations a été un processus long d’autant que mon père n’a jamais écrit sur son travail. C’était également une ère différente où vous pouviez “être vu(e) mais pas entendu(e)” comme avait l’habitude de dire mon père. La biographie est une histoire puissante et exhaustive de la vie de mon père et de son travail. Il révèle tous les différents aspects de sa vie aux multiples facettes: enfance vagabonde, résistant pendant la guerre, bohémien urbain poly-amoureux. Mon père a, en effet, vécu toutes ces vies de part et d’autre de l’Océan Atlantique.

Mon objectif s’agissant de ce livre est de faire prendre conscience de sa vie à l’audience la plus large. J’espère sincèrement que cela permettra aux lecteurs qui connaissaient de mon père de revenir vers moi avec des informations et des moments qu’ils ont partagés avec lui. Le livre est une invitation à mettre le pied dans un monde et une ère différents.

L’exposition Mondes Tsiganes au Musée de l’Histoire de l’Immigration à Paris

L’exposition Mondes Tsiganes se déroule au Musée de l’Histoire de l’Immigration à Paris entre le 13 mars et le 26 août 2018. Elle inclut les photographies que mon père a prises entre les années 30 et 1975, à savoir deux ans avant son décès. Les oeuvres en disent long sur la relation de mon père à sa famille Tsigane. L’exposition montre différentes représentations des Romanichels avec une attention particulière portée sur la relation que la France entretient avec cette communauté. Néanmoins, la portée internationale de la Diaspora est également présente à travers une variété d’œuvres.

A mon sens, la diversité des oeuvres de mon père, tant en matière de médium que de thèmes employés, est en lien avec la diversité de ses amitiés. En effet, j’ai toujours été émerveillé par la portée de ses amitiés. Il avait autant d’amis qui étaient des diplomates, des chefs d’entreprises que de cinéastes et membres de la communauté Rom tant en Europe qu’aux Etats-Unis. Ainsi, bien qu’il était quelque peu isolé au sein du marché de l’Art, il a toujours eu une audience très large.

Il y a actuellement une autre exposition dans laquelle figurent des œuvres de mon père au Virreina Centre de la Imatge de Barcelone intitulée: “Machines for Living: Flamenco and Architecture in the Occupation and Eviction of Spaces.” En effet, les tapisseries nomades de mon père entre en résonance avec l’idée du mur nomade chère à Le Corbusier. De ce fait, leurs œuvres respectives sont accrochées en face en face. L’architecture a toujours été une inspiration pour mon père.

Photographies de Jan Yoors à l'exposition Mondes Tsiganes au Musée de l'Histoire de l'Immigration à Paris

Photographies de Jan Yoors à l’exposition Mondes Tsiganes au Musée de l’Histoire de l’Immigration à Paris © Yoors Family Archive

La perspective de Kore Yoors sur Art-Trope

J’ai rencontré Virginie Tison, Fondatrice et Présidente d’Art-Trope il y a de nombreuses années à New York. A l’époque, elle était en phase de recherches pour déterminer les besoins des Artistes et le fonctionnement du marché mondial de l’Art. Tout comme moi, elle a réalisé que près de 70% des expositions présentaient des Artistes d’ores et déjà représentés par des galeries ou des agents. Par exemple, dans mon cas, lorsque mon père est décédé, aucune galerie ne voulait le représenté et travailler sur la recherche des informations, à moins que de l’argent soit en jeu. La question est de savoir comment vous démarquer et faire prendre conscience de votre travail en tant qu’Artiste? Dans ce contexte, je pense qu’il y a un besoin de créer un système alternatif qu’Art-Trope a par ailleurs l’intention de mettre en place pour les Artistes du monde entier.

Lisez notre article sur la toile volée d’Edgar Degas retrouvée dans un bus ici.